Quand les traumas précoces enferment nos sensations et notre présence au monde
un corps qui se souvient
Il y a des blessures qui ne laissent pas de trace visible… et pourtant, elles façonnent notre posture, notre souffle, notre façon même de sentir le monde.
Les traumas précoces, vécus dans l’enfance, ne se stockent pas seulement dans notre mémoire psychique : ils s’inscrivent profondément dans le corps. Comme des chaînes invisibles, ils figent des parties de nous, nous coupent de la connexion à nos émotions, nos sensations, et parfois même, avec notre élan vital.
Bessel van der Kolk, dans Le corps n’oublie rien, explique que « le corps garde une empreinte durable des expériences traumatiques ». Une mémoire implicite, hors de portée de notre conscience, mais qui influence nos réactions, nos relations et nos choix.
Peut-être avez-vous déjà ressenti cette impression d’être absent.e à votre propre corps, de vivre en apnée émotionnelle, ou de ne pas vraiment habiter vos gestes. Ce n’est pas de la faiblesse. C’est une stratégie de survie, apprise très tôt, souvent bien avant que nous ayons les mots pour la nommer. Pour en savoir plus sur les stratégies possibles qui se mettent en place dans l’enfance et qui peuvent empoisonner notre rapport au monde, une fois adulte, lisez l’article Les dysfonctionnements dans les liens d’attachement.
Les traumas précoces : quand le corps devient refuge… ou prison
Contrairement à l’imaginaire collectif, un trauma précoce n’est pas nécessairement lié à un événement spectaculaire. Il peut naître :
- d’un climat relationnel instable,
- d’un manque affectif chronique,
- d’une insécurité émotionnelle,
- d’un attachement imprévisible,
- ou encore d’expériences intrusives ou violentes.
Face à cela, l’enfant n’a pas les mêmes ressources qu’un adulte. Il ne peut fuir l’environnement délétère en cas de violence ou d’agression. Il n’est pas non plus en capacité de relativiser l’absence chronique d’un parent, et son immaturité affective, normale à son âge, l’empêche de mettre des mots sur ce qu’il vit. Or, mettre des mots, c’est déjà commencer à mettre à distance. Quand ce passage par le mental est impossible, le corps prend le relais. Il devient le lieu de l’adaptation, celui où la survie s’organise :
- se figer pour passer inaperçu,
- se couper de ses sensations pour moins souffrir,
- se déconnecter de l’instant pour éviter le débordement émotionnel,
- adapter sa respiration pour minimiser la tension…
Ces réponses corporelles, forgées dans l’urgence, sont comme des armures invisibles : elles protègent l’enfant dans l’instant… mais l’empêchent plus tard de vivre pleinement.
Peter A. Levine, dans Réveiller le tigre, décrit ces réactions comme des « stratégies autonomes » du système nerveux : elles nous sauvent sur le moment, mais deviennent des prisons intérieures si elles persistent à l’âge adulte. C’est ce que nous allons précisément aborder dans les chapitres suivants.
Le gel émotionnel : anesthésier pour ne pas ressentir
L’une des conséquences les plus fréquentes des traumas précoces est le gel émotionnel.
Sous l’effet répété de la peur ou de la douleur, le système nerveux se protège en réduisant l’accès aux sensations internes.
Ce que cela donne au quotidien
- Les émotions semblent absentes, lissées, inaccessibles.
- Les signaux corporels (faim, fatigue, plaisir, stress) sont confus ou atténués voir niés.
- L’expression physique (gestes, ton de voix, regard) peut paraître monotone ou « figée ».
C’est un peu comme vivre derrière une vitre : on voit ce qui se passe, on comprend intellectuellement, mais on ne le ressent pas pleinement. Les émotions sont émoussées. La joie est plus fade, la tristesse semble lointaine, et même la colère peine à émerger.
Willy Pasini et Antonio Andreoli, dans Le corps en psychothérapie, expliquent que ce gel ne supprime pas les émotions : il les met « hors-circuit », créant une impression de vide intérieur qui pousse parfois à surinvestir le mental. C’est ainsi que beaucoup deviennent hyper-rationnels, cherchant à comprendre avec la tête ce qui ne peut se résoudre qu’en reconnectant le corps.
Les conséquences invisibles
- Difficulté à identifier ce que l’on ressent réellement,
- incapacité à pleurer ou à se réjouir pleinement,
- relations affectives teintées d’un sentiment de distance, même avec les proches,
- tendance à se réfugier dans l’analyse, l’intellect ou le contrôle pour éviter l’imprévu émotionnel.
Avec le temps, ce gel émotionnel peut donner l’impression d’être coupé.e de la vie. Comme si l’on fonctionnait « en mode automatique », accomplissant les gestes du quotidien sans vraiment les habiter. Ce n’est pas un “manque d’émotion” en soi, mais un brouillage volontaire créé par le corps pour protéger l’enfant qu’on a été. Le problème, c’est que cette barrière reste active, même lorsque le danger n’existe plus.
Dans l’accompagnement thérapeutique, ce phénomène apparaît fréquemment : certaines personnes relatent des événements marquants de leur existence avec une distance telle qu’elles semblent décrire une réalité étrangère, comme si elles évoquaient un fait anodin. Cette neutralité apparente constitue en réalité un signal important : elle témoigne d’un processus de dissociation, où l’affect a été mis de côté, parfois de manière radicale.
Le travail s’oriente alors vers une reconnexion progressive : retrouver une présence au corps, réhabiliter l’expérience émotionnelle et reconnaître la légitimité du vécu traumatique. Cette étape est essentielle, car elle permet de dépasser la posture de victime impuissante pour accéder à une position d’acteur ou d’actrice agissant sur sa propre histoire. C’est précisément dans ce mouvement que peut s’enclencher un processus de résilience, ouvrant la possibilité d’une transformation durable de la relation à soi et à son passé.
Le corps comme mémoire : ce qui n’est pas exprimé s’imprime
Le corps ne ment pas. Un geste retenu, une respiration courte, une tension récurrente… sont souvent les vestiges d’un réflexe de survie. Le traumatisme ne s’exprime pas seulement dans l’esprit, il se somatise :
- une nuque raide peut être le souvenir corporel d’un état d’alerte prolongé,
- un ventre contracté peut traduire une peur ancienne d’être frappé ou abusé sexuellement,
- une immobilité émotionnelle peut être le reflet d’un gel protecteur.
Ces manifestations sont des archives vivantes. Tant qu’elles ne sont pas reconnues, elles continuent d’agir en arrière-plan, influençant notre santé physique, nos relations et notre rapport au monde.
Couper les sensations, couper la vie
Quand on apprend tôt à se couper de ses sensations, on se coupe aussi de :
- la joie spontanée,
- l’intuition corporelle (ce « sixième sens » qui nous guide, et nous alerte face à des « personnes toxiques »)
- l’élan spontané vers les autres,
- la capacité à ressentir pleinement le plaisir, l’amour, ou même la simple détente.
Le corps devient alors un lieu « utilitaire » : on s’en sert pour marcher, travailler, agir, mais on ne l’habite pas vraiment. Ce désengagement corporel nourrit un sentiment de vide, voire de déréalisation, comme si on regardait sa propre vie de l’extérieur.
« Je ne pleurais plus, je ne riais plus vraiment non plus. J’étais là… mais absente. J’avais coupé mes sensations pour ne plus souffrir, et sans m’en rendre compte, j’avais aussi coupé l’accès à ma joie : je riais avec les autres, mais à l’intérieur… rien ne vibrait. Comme si je regardais le rire de loin, derrière une vitre. Et ce n’était pas que la joie. J’avais aussi coupé l’accès à l’amour, à la colère, à l’enthousiasme… à tout ce qui vous rend vivante à l’intérieur. Mon corps bougeait, ma voix parlait, mais ma vie intérieure, elle, restait éteinte. » A.
Se réapproprier son corps : un chemin de douceur
Sortir des chaînes invisibles ne passe pas par la force, mais par la réconciliation.
Le corps a besoin :
- d’un espace sûr : un environnement où il sait qu’aucun danger ne viendra réactiver la peur,
- d’une écoute subtile : reconnaître les micro-sensations, même brèves, comme des signaux de vie,
- de mouvement et de respiration consciente : redonner de la fluidité aux zones figées,
- de validation : entendre « ce que tu as vécu était réel et difficile » pour apaiser la honte.
Bessel van der Kolk insiste : « la guérison passe par la réintégration de la sensation corporelle dans l’expérience présente ».
Il m’est arrivé, en Yin ou en Yoga Restauratif, de voir un élève s’abandonner pleinement dans une posture, et soudain… les larmes jaillissent, sans prévenir. Pas des sanglots bruyants, mais ce flot silencieux que le corps libère quand il se sent enfin en sécurité. C’est comme si, dans l’immobilité et la douceur, les digues construites depuis des années cédaient doucement. Parfois, ils ne savent même pas pourquoi ils pleurent. Et je leur dis que ce n’est pas grave… que le corps sait exactement ce qu’il fait. Dans ces moments, je mesure à quel point le yoga n’est pas qu’une pratique physique : c’est un espace de réparation profonde, où l’on dépose des charges invisibles qu’on a portées trop longtemps.
Vers un corps libéré
Se libérer des traumas précoces ne signifie pas effacer le passé, mais l’intégrer autrement.
Chaque micro-détente, chaque respiration plus ample, chaque sensation retrouvée est une victoire. Un corps réhabité, c’est un corps qui peut :
- ressentir sans être envahi,
- bouger sans se retenir,
- respirer sans se cacher,
- exister pleinement, ici et maintenant.
Votre corps n’est pas votre ennemi. Il a été votre abri, et peut redevenir votre allié, votre lieu de plaisir, de présence, de liberté ET de sécurité.
Les approches qui aident
- PNL : pour libérer les associations inconscientes entre souvenirs et sensations.
- ACT : pour apprendre à accueillir les émotions sans s’y laisser submerger.
- Somatic Experiencing (Peter A. Levine) : pour décharger en douceur les réponses figées du système nerveux.
- Pratiques corporelles douces (Yin Yoga, Munz Floor) et respiration consciente : pour recréer une relation vivante au corps.
- Travail sur l’attachement : pour reconstruire une sécurité interne et relationnelle.
Le rôle de la sécurité relationnelle
La guérison ne se fait pas seul. Elle se tisse dans un lien thérapeutique ou relationnel suffisamment stable, bienveillant et cohérent pour que le système nerveux apprenne, peu à peu, qu’il n’est plus en danger.
Un thérapeute, un groupe de soutien, un proche empathique peuvent devenir cette base.
Petit à petit, le corps peut baisser la garde, laisser revenir les sensations… et les émotions avec elles. Mais attention : toutes les approches qui se présentent comme « thérapeutiques » ne respectent pas forcément les conditions de sécurité nécessaires à une réelle guérison.
Une mise en garde nécessaire
Dans le domaine de la psychothérapie et de l’accompagnement du trauma, certaines pratiques dites « thérapeutiques » franchissent des limites inacceptables. On a vu, malheureusement, des thérapeutes (souvent des hommes) proposer à des femmes victimes d’abus sexuels des séances où elles devaient se dévêtir, prétendument pour « réapprendre la sécurité » face à un homme. Pire encore, certains sont allés jusqu’à avoir des relations sexuelles avec leurs patientes, sous couvert de « guérison » ou de « réconciliation avec le corps ».
Ces approches ne sont pas seulement contraires à toute éthique professionnelle : elles sont abusives et peuvent raviver, voire aggraver, le trauma.
Un cadre thérapeutique sûr ne devrait jamais impliquer de nudité ni de contact sexuel.
Si vous cherchez de l’aide, assurez-vous que le professionnel respecte un code de déontologie clair, que le cadre est transparent, et que vous vous sentez en sécurité à chaque instant. Votre corps et votre histoire méritent le plus haut respect.
En conclusion
Comme l’ont montré les travaux d’Alice Miller, notamment dans Le corps ne ment jamais ou C’est pour ton bien : racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, comprendre l’impact des blessures précoces est une étape essentielle pour se libérer de leurs effets. Miller a démontré combien l’enfant, pour survivre dans un environnement émotionnellement insécure ou maltraitant, développe des stratégies de protection (comme couper ses sensations, ses émotions ou ses besoins…) qui, à l’âge adulte, peuvent devenir de véritables prisons intérieures. Reconnaître ces mécanismes n’est pas un signe de faiblesse, mais au contraire le début d’un chemin vers la réconciliation avec soi-même.
La lecture d’ouvrages comme Le corps n’oublie rien de Bessel van der Kolk, Réveiller le tigre de Peter A. Levine, ou encore Le corps en psychothérapie de Willy Pasini et Antonio Andreoli, peut aussi aider à mettre des mots sur ce que l’on vit, à comprendre comment le corps garde la mémoire des traumas… et à découvrir qu’il existe des voies concrètes pour restaurer la présence, la fluidité et la sécurité intérieure.
Votre corps n’est pas votre ennemi. Il a été votre rempart, votre abri, votre système de survie.
Aujourd’hui, il peut redevenir votre allié, votre lieu de plaisir et de présence. Les chaînes qui l’enserrent ne sont pas définitives, elles peuvent se desserrer, se délier, et vous rendre à vous-même.
Il m’arrive parfois de rencontrer des personnes qui, bien qu’elles viennent consulter, ne sont pas encore prêtes à vivre le processus.
J’ai en mémoire une patiente marquée par un psychotrauma de jeunesse, dont la colère envers ses proches restait figée, presque intacte. Chaque piste que je lui proposais était immédiatement analysée, critiquée, décortiquée avec un vocabulaire riche mais déconnecté du ressenti. Derrière ce mental affûté se cachait un verrou émotionnel puissant, impossible à franchir à ce moment-là.
Dans ces cas, je le dis avec honnêteté : je ne peux rien imposer. Le corps et l’esprit n’ouvrent leurs portes que lorsqu’ils s’y sentent prêts.
La guérison n’est pas une performance : elle nécessite une ouverture, même infime, à l’inconnu de soi.
Envie d’aller plus loin ?
Si vous sentez, en me lisant, qu’une partie de vous est prête, même timidement, à ouvrir une porte, alors nous pourrons avancer ensemble. Il n’est pas nécessaire d’avoir “tout compris” ni d’être “fort.e” pour commencer ; il suffit d’un petit espace de disponibilité intérieure, d’une curiosité envers votre propre monde sensible.
Si au contraire, vous sentez que tout en vous se ferme, que la colère ou la méfiance saturent encore l’espace, alors accordez-vous le temps nécessaire avant de pousser la porte d’un accompagnement. La thérapie est un chemin qui se choisit, et qui se vit à son rythme.
Je vous accueille en séance individuelle, en présentiel ou en distanciel (visio Zoom, Google meet ou WhatsApp), pour un accompagnement sur-mesure, respectueux de votre rythme et de votre unicité. Dans le cas d’accompagnement lié à un psychotraumatisme, les séances individuelles se font uniquement sur le mode présentiel.
Vous pouvez visualiser mes disponibilités et prendre votre rendez-vous grâce au planning de réservation ci-dessus, ou bien :
✔️ Par téléphone au 06.60.63.09.66 (n’hésitez pas à laisser un message avec vos coordonnées),
✔️ Par e-mail : armelle.viala@gmail.com
